Cannes, Bolloré, Drouot : le cinéma français entre vitrine et liquidation
Revue de presse du 9 avril 2026
Dernière mise à jour : 12:01
Ce jeudi, le cinéma français se regarde dans trois miroirs en même temps. À Paris, Thierry Frémaux dévoile la sélection officielle du 79e Festival de Cannes. À Drouot, 656 lots de la collection René Chateau — affiches de La Grande Illusion, de Casablanca, de L'As des as — passent sous le marteau. Et à Amsterdam, un financier américain s'apprête à signer un chèque de 55 milliards d'euros pour s'offrir Universal Music, dont Vincent Bolloré pourrait tirer 7,5 milliards. Trois événements, une même question : à qui appartient la culture ?
Cannes cherche ses films
La 79e édition du Festival se tiendra du 12 au 23 mai. La promesse est posée : une large place aux productions françaises. C'est un signal. Après des années de domination coréenne, américaine indépendante et scandinave dans le palmarès, Cannes semble vouloir rappeler que la Croisette est aussi une vitrine nationale. Le détail de la compétition officielle, annoncé ce matin par Frémaux et Iris Knobloch, dira si cette intention se traduit en actes.
L'enjeu dépasse le seul palmarès. Le Festival reste le plus puissant accélérateur de marché du cinéma mondial. Être sélectionné à Cannes, c'est exister à l'international — pour les réalisateurs, les producteurs, les distributeurs. À l'heure où les salles françaises peinent à retrouver leurs niveaux d'avant-Covid et où les plateformes captent une part croissante de l'attention, la sélection cannoise pèse plus que jamais comme label de qualité. Les noms qui figureront sur la liste dessineront les rapports de force du cinéma d'auteur pour les douze prochains mois.
Bolloré encaisse, la musique change de mains
L'affaire est colossale. Bill Ackman, financier new-yorkais connu pour ses paris agressifs, convoite Universal Music Group — la maison de Taylor Swift, de Stromae, de PNL. Le groupe Bolloré, qui détient 18 % du capital, se retrouve dans la position du joueur qui a misé juste et ramasse la mise. Si la transaction aboutit à 55 milliards d'euros, la famille bretonne empoche jusqu'à 7,5 milliards en cash.
Ce n'est pas qu'une affaire de gros sous. Universal est le premier label mondial. Il contrôle un catalogue pharaonique, des Beatles aux rappeurs français les plus streamés. Qu'un fonds spéculatif américain en prenne les commandes pose une question stratégique : la valeur de la musique est désormais un actif financier comme un autre, géré depuis Wall Street. Pour les artistes français signés chez Universal, l'horizon ne change pas immédiatement. Mais la logique qui préside aux décisions, elle, bascule un peu plus du côté du rendement.
Bolloré, lui, sort gagnant de tous les côtés. L'homme qui contrôle déjà Canal+, CNews et le JDD pourrait réinvestir ce pactole dans ses autres ambitions médiatiques. L'argent de la musique financerait alors l'emprise sur l'information. Le circuit est implacable.
René Chateau : mémoire d'un cinéma disparu
À Drouot, ce mercredi, c'est un autre pan du cinéma qui change de mains — mais celui-ci ne reviendra pas. La maison Millon disperse la collection de René Chateau, mort il y a deux ans. Distributeur des films de Bruce Lee en France, éditeur de cassettes vidéo qui a fait la fortune de Belmondo dans les foyers français, Chateau était un businessman doublé d'un obsessionnel. Plus de 300 affiches rares, des années 1930 aux années 1980, racontent un cinéma qui n'existe plus : celui des salles de quartier, des doubles programmes, des affiches peintes à la main.
Parmi les lots : La Grande Illusion de Renoir (1937), Casablanca (1950), L'As des as (1982). Des pièces de musée vendues au plus offrant. C'est le paradoxe de ces ventes : elles célèbrent un patrimoine tout en le dispersant. Certaines affiches finiront dans des collections privées à Tokyo ou New York. D'autres, peut-être, dans un couloir de bureau. Le cinéma français perd un peu de sa mémoire matérielle, lot après lot.
Avignon regarde vers Séoul
Dernier signal de cette journée chargée : le Festival d'Avignon a dévoilé les contours de sa 80e édition. Le spectacle vivant sud-coréen sera à l'honneur — un choix qui confirme la montée en puissance culturelle de Séoul, déjà dominante en cinéma et en musique pop. Julien Gosselin ouvrira dans la Cour d'honneur du Palais des papes avec un spectacle de cinq heures. Quarante-sept spectacles au total, dont trente créations. Avignon reste le lieu où le théâtre français prend ses risques.
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Cannes qui sélectionne, Bolloré qui encaisse, Drouot qui disperse, Avignon qui programme : en une seule journée, la culture française joue simultanément sur tous ses registres — la vitrine, le marché, la mémoire et la scène.