Boycott culturel, bac en crise : la France paralysée par ses peurs

Quand la culture et l'éducation deviennent des champs de bataille politiques, la France hésite entre silence et surenchère. Le boycott de Nadav Lapid et la réforme du bac révèlent une société tétanisée.

Boycott culturel, bac en crise : la France paralysée par ses peurs
Photo de Khamkéo sur Unsplash

La France se réveille chaque matin avec la même gueule de bois : celle d’un pays qui a troqué ses convictions contre des calculs. Ce vendredi 12 juin 2026, deux dossiers le prouvent jusqu’à l’absurde. D’un côté, le cinéma français se mobilise pour défendre Nadav Lapid, cinéaste israélien boycotté en raison de sa nationalité – alors même qu’il dénonce la politique de son pays. De l’autre, les lycéens passent une épreuve de maths rafistolée en urgence, dernier avatar d’une réforme du bac qui s’enfonce dans l’improvisation. Deux symptômes d’une même maladie : la peur. Peur de froisser, peur de trancher, peur de déplaire. La France n’est plus un pays qui agit, mais un pays qui réagit – et mal.


Nadav Lapid : quand le boycott révèle la lâcheté des institutions

Le soutien unanime du milieu cinématographique à Nadav Lapid a quelque chose de pathétique. Pathétique parce qu’il souligne, en creux, l’absence criante de réaction des institutions culturelles et politiques françaises. Le cinéaste israélien, connu pour ses prises de position contre la guerre à Gaza et la politique de Netanyahou, est boycotté dans plusieurs festivals européens au seul motif de sa nationalité. En France, des réalisateurs comme Jacques Audiard ou Céline Sciamma ont signé une tribune pour le défendre. Mais où sont le ministère de la Culture, l’Institut français, les grandes salles ? Silencieux. Comme si dénoncer un boycott discriminatoire revenait à prendre parti dans un conflit qui les dépasse.

Pourtant, le message est clair : on peut critiquer Israël sans être antisémite, et boycotter un artiste en raison de son passeport, c’est ouvrir la porte à toutes les censures. Mais la France, tétanisée par le risque de polémique, préfère regarder ailleurs. Comme si le simple fait de rappeler ces principes élémentaires relevait du courage. Comme si, en 2026, défendre la liberté artistique était devenu un acte militant.

Le pire ? Ce silence institutionnel n’est pas neutre. Il valide, de fait, la logique du boycott. Et il envoie un signal désastreux aux artistes du monde entier : en France, votre nationalité peut vous coûter votre carrière, même si vous combattez votre propre gouvernement. Belle image pour un pays qui se targue d’être la patrie des Lumières.


Bac 2026 : sept ans d’atermoiements pour un rafistolage

Pendant ce temps, dans les lycées, on joue à la réforme express. Pour la première fois cette année, les élèves de première passent une épreuve anticipée de maths – mais avec des sujets différents selon leur spécialité. Une rustine de dernière minute, dénoncée par les syndicats comme un "rafistolage". Et pour cause : cette épreuve est le dernier épisode d’une saga qui dure depuis 2019, date à laquelle le ministère de l’Éducation avait purement et simplement supprimé les maths du tronc commun.

Résultat ? Des générations d’élèves ont grandi sans cette discipline, creusant les inégalités entre ceux qui pouvaient se payer des cours particuliers et les autres. Face au tollé, le gouvernement a tenté de corriger le tir, mais sans jamais assumer une vraie réforme. Aujourd’hui, on bricole. Les maths sont de retour… mais en option. Et l’épreuve, conçue dans l’urgence, ressemble à un patchwork : certains sujets sont trop faciles, d’autres trop techniques, selon les filières.

Le plus ironique ? Cette réforme était censée "libérer" les élèves en leur permettant de choisir leurs spécialités. En réalité, elle a surtout libéré le ministère de ses responsabilités. Plutôt que d’assumer un enseignement exigeant pour tous, on a préféré segmenter, différencier, et laisser les inégalités se creuser. Et maintenant, on s’étonne que le niveau baisse.


Trump, Erdogan, Guetta : les autres visages de la peur

Pendant que la France s’enlise dans ses contradictions, le monde, lui, avance. Donald Trump annonce un "très bon accord" avec l’Iran pour mettre fin à la guerre au Moyen-Orient. Téhéran dément, mais peu importe : l’essentiel est que Washington et Téhéran aient repris le dialogue, même indirectement. La France, elle, regarde passer les trains. Depuis le début du conflit, sa diplomatie se résume à des communiqués prudents et des appels au calme. Pas de médiation, pas de proposition concrète – juste la peur de se mouiller.

Ailleurs, la Turquie d’Erdogan offre un autre miroir à la France. En moins de vingt-cinq ans, le président turc a bâti un capitalisme de connivence, où les clés de l’économie sont distribuées à un cercle restreint de fidèles. Résultat : une croissance à deux vitesses, où les entreprises proches du pouvoir prospèrent, tandis que les autres étouffent. La France, elle, se gargarise de son modèle républicain, mais regarde avec envie ces réseaux d’influence. Entre Bolloré, Drahi et les rachats étrangers, notre économie ressemble de plus en plus à un club fermé.

Et puis il y a David Guetta, qui remplit le Stade de France avec Jennifer Lopez et Akon. 80 000 personnes pour célébrer "vingt-cinq ans de tubes". Un symbole, à sa manière : la France adore ses icônes exportables, celles qui brillent à l’étranger sans déranger personne. Guetta, Wembanyama, Mbappé – des figures consensuelles, lisses, qui ne posent pas de questions gênantes. Pendant ce temps, Nadav Lapid se fait boycotter, et les lycéens passent un bac au rabais.


Ce qu’il reste de la France

Ce vendredi, la France donne l’impression d’un pays qui a perdu le mode d’emploi. Elle hésite entre la surenchère et le silence, entre la réforme et l’immobilisme. Elle se complaît dans ses symboles – la culture, l’école, la diplomatie – tout en les vidant de leur substance. Et elle préfère célébrer ses victoires en trompe-l’œil (un concert, un sportif, un accord international dont elle n’est pas partie prenante) plutôt que d’affronter ses échecs.

Le boycott de Nadav Lapid et la réforme du bac ne sont pas des sujets anecdotiques. Ce sont les symptômes d’une société qui a peur. Peur de ses propres principes, peur de ses responsabilités, peur de l’avenir. La France n’est plus un pays qui trace sa route. C’est un pays qui slalome entre les obstacles, en espérant que personne ne remarquera ses renoncements.

Demain, il faudra bien choisir : soit on assume nos valeurs, même quand c’est inconfortable. Soit on continue à les brader, une lâcheté après l’autre.