Culture sous Bolloré, champs sous pesticides : la dépossession

Chez Grasset, des écrivains s'organisent face à Bolloré. Dans l'Ain, le prosulfocarbe contamine. Taylor Swift veut breveter sa voix face à l'IA.

Culture sous Bolloré, champs sous pesticides : la dépossession
Photo de Edan Cohen sur Unsplash

Possession et dépossession, partout. Chez Grasset, des écrivains contestent leur actionnaire. Dans l'Ain, un agriculteur bio voit sa récolte souillée par le voisin. Aux États-Unis, Taylor Swift dépose sa voix au registre des marques. Trois fronts, une même question : qui s'approprie la culture, les sols, les corps ?

Pourquoi les auteurs de Grasset s'organisent-ils ?

La maison du 61, rue des Saints-Pères appartient désormais à Lagardère, passé sous le contrôle de Vincent Bolloré. Le Monde des livres décrit un collectif d'écrivains aux opinions politiques disparates qui se retrouvent sur WhatsApp pour organiser leur riposte. La formule rapportée par le quotidien dit tout : « Je ne veux pas que les droits de mes livres servent à financer la future campagne de Jordan Bardella. » Le contrat d'édition cesse d'être un simple acte commercial. Il devient un choix politique.

Le dossier déborde Grasset. Hachette, Editis, Lagardère Publishing : la concentration éditoriale française se resserre autour d'un milliardaire dont la ligne idéologique, à CNews comme à Europe 1, ne fait plus mystère. Les auteurs qui découvrent qu'ils alimentent indirectement cet écosystème ont deux options : partir — et perdre leur fonds, leurs droits, leur visibilité — ou rester et batailler en interne. La cellule WhatsApp évoquée par Le Monde tente la seconde voie. Reste à voir ce que pèse une coordination informelle face à un actionnaire qui contrôle la chaîne du livre de A à Z.

Le prosulfocarbe, ce pesticide qui ne reste pas dans le champ

Direction Saint-Didier-d'Aussiat, dans l'Ain. Reporterre y a documenté la mésaventure d'un agriculteur bio dont la récolte a été contaminée par l'épandage du voisin. La molécule s'appelle prosulfocarbe : deuxième pesticide le plus utilisé en France après le glyphosate, selon le média écologiste. Sa particularité — une volatilité telle qu'il ne reste pas où on le pulvérise. Il vole, retombe, contamine les champs alentour, les potagers, et, selon les témoignages recueillis par Reporterre, jusqu'aux balançoires des enfants.

Le scandale est moins juridique que politique. La législation autorise la substance ; les cahiers des charges bio l'interdisent ; les vents s'en moquent. L'agriculteur conventionnel respecte la loi en traitant son blé. Le voisin bio perd son label. Personne n'est, formellement, en faute. Sauf que l'air ne demande pas de certification. Tant que l'État ne tranche pas — bannir la molécule ou la réguler sévèrement — la transition agroécologique reste un slogan que la chimie volatile démolit, parcelle après parcelle.

Pourquoi Taylor Swift dépose-t-elle sa voix ?

À Washington, Taylor Swift a soumis deux empreintes sonores et une photographie de scène à l'United States Patent and Trademark Office, rapporte Le Monde. L'objectif : transformer sa voix en marque déposée. La démarche n'a rien d'anecdotique. Elle répond à une déferlante de contenus générés par l'IA, où des modèles clonent les voix d'artistes vivants et inondent les plateformes de chansons « à la manière de ».

Le droit de la propriété intellectuelle, taillé pour des œuvres, n'avait pas prévu qu'on s'approprierait le timbre lui-même. La marque commerciale, conçue pour protéger un logo ou un slogan, devient ainsi le dernier rempart d'une chanteuse pour tenir l'IA générative à distance. Cas extrême, méthode pragmatique. Si la jurisprudence américaine valide la démarche, d'autres voix iconiques s'engouffreront dans la brèche. Et les chanteurs sans bataillon d'avocats ? Ils continueront d'être copiés gratuitement, sans recours.

Ce qu'il faut retenir

Trois affaires, une même mécanique : un acteur dominant — milliardaire de presse, groupe phytosanitaire, plateforme d'IA — capte une ressource (la culture, le sol, la voix) et laisse aux autres le soin de réclamer ce qui leur appartenait. Les écrivains de Grasset improvisent une riposte sur WhatsApp, Taylor Swift bétonne sa signature sonore au registre fédéral, l'agriculteur de l'Ain alerte la presse pour exister face à un nuage de pesticide. La défense s'invente au cas par cas, faute de cadre clair. C'est précisément ce qui devrait préoccuper le législateur — à Paris, à Bruxelles, à Washington.