Bilan économique Akhannouch 2021-2026 : chiffres et angles morts
Protection sociale élargie, emploi en berne, pouvoir d'achat rogné : à six mois du scrutin, le vrai bilan économique du gouvernement au-delà des slogans.
Revue de presse du 24 avril 2026
Dernière mise à jour : 17:02
À six mois d'un scrutin législatif que personne n'ose déjà donner gagnant, le gouvernement Akhannouch affronte l'épreuve du bilan. Le rapport de l'Observatoire du Travail Gouvernemental (OTRAGO), rendu public cette semaine, dresse une photographie inconfortable : des chantiers structurants qui tiennent, des fragilités qui persistent, et un électorat qui ne se paie pas de mots. L'équation politique est connue. L'équation économique, beaucoup moins. Reprenons-la froidement.
La protection sociale, vraie mue structurelle ou façade électorale ?
C'est la pièce maîtresse du bilan. Le chantier de généralisation de la protection sociale n'est pas un slogan : les chiffres cités par l'OTRAGO donnent la mesure du basculement. L'assurance maladie obligatoire de base couvre désormais plus de 32 millions de personnes, soit près de 88% de la population en 2025. Le dispositif d'aide sociale directe atteint environ 3,9 millions de ménages, touchant plus de 12,5 millions de citoyens, avec des transferts mensuels compris entre 500 et 1 350 dirhams selon les profils.
Ces ordres de grandeur sont considérables. Rapportés à une population active estimée autour de 12 millions de personnes, ils signifient qu'un Marocain sur trois vit, d'une manière ou d'une autre, à l'intérieur d'un filet social qui n'existait pas il y a cinq ans. Le rapport parle d'une « transformation structurelle du système de solidarité nationale ». Le mot n'est pas galvaudé : on passe d'un assistanat résiduel, ciblé et discrétionnaire, à une logique d'universalisation progressive, avec un socle de droits assis sur la fiscalité et la contribution.
Le reproche classique — « c'est du cash avant les urnes » — ne tient pas la route. On ne monte pas 3,9 millions de ménages dans une base de données administrative en six mois. L'opération a été étalée sur le mandat, documentée, tracée. Ce qui se joue, en revanche, c'est la soutenabilité du dispositif. Car distribuer 500 à 1 350 dirhams à douze millions de personnes chaque mois a un coût budgétaire que le prochain gouvernement, quel qu'il soit, devra honorer — ou désosser. La réforme a créé une dépendance politique à elle-même. C'est une réussite. C'est aussi un piège.
Pourquoi l'emploi reste-t-il le talon d'Achille du mandat ?
Si la protection sociale est la réussite, l'emploi est la plaie. Le ministre de l'Inclusion économique, Younes Sekkouri, l'a implicitement reconnu en montant au créneau mercredi soir sur 2M, dans l'émission « Saâ lil-Saraha », pour défendre la ligne gouvernementale sur les pertes d'emplois et les réformes sociales. Quand un ministre de l'Emploi passe deux heures à l'antenne pour expliquer que le bilan n'est pas si mauvais, c'est rarement bon signe.
L'OTRAGO confirme : derrière les avancées, le rapport pointe « des déséquilibres profonds qui continuent d'affecter l'emploi, le pouvoir d'achat et la cohésion territoriale ». Trois mots que l'exécutif aurait préféré ne pas lire dans un document de bilan. Ce sont précisément les trois sujets sur lesquels l'opposition a décidé de se battre.
Driss Lachguar, premier secrétaire de l'USFP, invité jeudi sur Al Aoula, a dressé la liste sans fioritures : emploi, dialogue social, aides aux entreprises, retard sur le code de la famille. Le réquisitoire a été qualifié de détaillé. Sa formule clé — « un écart entre promesses et réalité » — est aussi celle qui revient dans les focus groups de campagne depuis des mois. L'USFP a choisi son angle d'attaque : ne pas contester la protection sociale — intenable électoralement — mais pilonner sur ce qui n'a pas été livré. C'est tactiquement solide.
La difficulté politique du gouvernement sortant est là. Expliquer à un jeune diplômé sans emploi que 32 millions de Marocains sont couverts par l'assurance maladie n'efface pas le CV qui traîne depuis dix-huit mois. La protection sociale rassure les parents. Elle ne crée pas d'emplois pour les enfants.
Que vaut la nouvelle doctrine industrielle de Rabat ?
Pendant que la bataille politique se joue sur l'emploi, une autre partie se dispute, plus discrète mais lourde de conséquences : la montée en puissance d'une vraie politique industrielle. La semaine en a livré trois illustrations.
D'abord, la décision du ministère de l'Industrie et du Commerce d'ouvrir, le 22 avril, une enquête antidumping sur les importations de carreaux céramiques indiens. La procédure a été déclenchée à la demande de l'Association professionnelle de l'industrie céramique (APIC), portée par Super Cérame, Multicérame et Ghorghiz Cérame — trois industriels qui représentent à eux seuls 73% de la production nationale. Le ministère juge ce seuil suffisant pour considérer qu'ils incarnent la branche de production nationale concernée. Ce n'est pas un détail procédural : c'est l'État marocain qui assume, noir sur blanc, qu'il protégera son tissu industriel contre les pratiques jugées déloyales. Après l'acier, la céramique. Le signal est clair, la doctrine se fixe.
Ensuite, dans le sillage du SIAM 2026, l'accord signé entre le Crédit Agricole du Maroc et Cassa Depositi e Prestiti — l'institution financière italienne de coopération au développement. Le mémorandum, paraphé par Mohammed Fikrat et Cristina Morelli en présence du ministre de l'Agriculture Ahmed El Bouari, cible le financement de projets liés à la sécurité alimentaire, à l'agro-industrie, aux énergies renouvelables, aux infrastructures durables. Traduction : Rabat cherche des lignes de crédit longues auprès d'acteurs publics européens pour soutenir sa transition agricole et industrielle. Ce n'est pas de l'aide. C'est du cofinancement stratégique.
Enfin, l'annonce faite par GPC Papier et Carton, filiale du groupe Ynna, de l'avancement de son investissement de 200 millions de dirhams à Meknès, couplé au lancement d'innovations pour la valorisation des exportations agricoles. Un industriel privé qui accélère sur un outil dédié à faire monter en gamme des exportations agricoles marocaines, c'est exactement le schéma que toute politique industrielle ambitieuse cherche à déclencher.
Trois signaux convergents, en une semaine. La doctrine se lit en creux : protéger les segments sensibles, adosser les grands projets à des capitaux publics étrangers, inciter le capital privé national à investir dans la transformation locale. Ce n'est pas du libre-échange doctrinaire. Ce n'est pas du protectionnisme non plus. C'est une troisième voie, pragmatique, que Rabat assume de plus en plus ouvertement.
La diplomatie économique peut-elle sauver le bilan ?
Le déplacement de Nasser Bourita à Berne, vendredi, a produit plus qu'un communiqué protocolaire. La Communication conjointe adoptée avec Ignazio Cassis, Conseiller fédéral et vice-président de la Confédération suisse, qualifie l'initiative d'autonomie présentée par le Maroc de « base la plus sérieuse, crédible et pragmatique » pour la résolution du dossier du Sahara. Berne salue également la résolution 2797 du Conseil de sécurité et juge qu'une « véritable autonomie sous souveraineté marocaine pourrait constituer une solution des plus réalisables ».
Pourquoi cela concerne-t-il l'économie ? Parce que chaque ralliement diplomatique réduit la prime de risque sur le Royaume. Un investisseur suisse qui hésitait à cofinancer un projet industriel au sud de Laâyoune regarde ce genre de document. Un fonds de pension européen qui surveille les spreads sur la dette marocaine aussi. La diplomatie économique du mandat — dont la séquence suisse est la dernière en date — a un rendement qui ne se lit ni dans le chômage, ni dans le pouvoir d'achat. Elle se lit dans les taux d'emprunt, dans les flux d'IDE, dans la capacité à négocier des accords comme celui du CAM avec CDP.
Ajoutons l'inauguration, cette semaine à Rabat, du premier bureau thématique africain de l'ONU Tourisme dédié à l'innovation, en présence de sa secrétaire générale Shaikha Al Nuwais. Le Maroc devient hub continental sur un secteur — le tourisme — qui représente une part significative de ses recettes en devises. Là encore, c'est moins spectaculaire qu'une annonce de création d'emplois. Mais c'est structurant.
Pourquoi les réformes structurelles peinent-elles à convaincre l'électeur ?
Voilà le paradoxe politique. Sur le papier, le bilan est solide : transformation du système social, doctrine industrielle émergente, crédibilité diplomatique renforcée, investissements records mentionnés par l'OTRAGO. Dans les sondages, rien ne bouge dans le bon sens pour la majorité sortante.
L'explication tient en une ligne : le temps du réformateur n'est pas celui de l'électeur. L'extension de l'assurance maladie à 88% de la population est une mutation que les historiens économiques retiendront. Pour un ménage de Casablanca qui regarde son pouvoir d'achat reculer, c'est une abstraction administrative. L'enquête antidumping sur les céramiques protégera peut-être des milliers d'emplois dans trois ans. Elle n'aide pas le chômeur de 28 ans aujourd'hui. Le bureau de l'ONU Tourisme à Rabat positionne le pays pour la décennie. Il ne remplit pas les hôtels cette saison.
Cette asymétrie entre réformes structurelles (effets longs, diffus, peu visibles) et demande électorale (concrète, immédiate, personnelle) est le cauchemar de tous les exécutifs réformateurs. Le gouvernement Akhannouch ne fait pas exception. Et l'opposition le sait : Lachguar n'attaque pas le fond — il attaque le tempo. « Écart entre promesses et réalité », c'est une manière élégante de dire « vous n'avez pas été assez vite ».
Une dernière inconnue plane sur l'été économique : la météo. L'alerte diffusée pour les averses orageuses localement fortes des 24 et 25 avril rappelle que le SIAM se tient dans un pays où chaque bulletin pluviométrique est un paramètre de croissance. Le stress hydrique des années précédentes a pesé sur l'emploi rural et sur l'inflation alimentaire. Si la campagne agricole 2026 est bonne, une partie du bilan s'améliorera mécaniquement d'ici au scrutin. Si elle est mauvaise, aucun chantier structurel ne rattrapera la facture politique.
Le bilan économique d'un gouvernement ne se résume pas à ce qu'il a fait. Il tient aussi à ce que les électeurs acceptent de lui reconnaître. Akhannouch a livré une protection sociale élargie, une doctrine industrielle qui se précise, une diplomatie économique qui produit des effets. Il n'a pas livré ce que la rue attendait : des emplois, du pouvoir d'achat, une sensation de mouvement. L'histoire économique lui sera peut-être plus clémente que l'histoire politique. Encore faut-il qu'il y ait une suite pour que le mot « histoire » s'applique.