Banques marocaines : le profit à l'heure des choix souverains

Le secteur bancaire marocain affiche une rentabilité record, mais son rôle dans le financement de l'économie nationale interroge. Entre dépendance aux rentes et pression géopolitique, les banques font-elles le pari de la souveraineté ?

Banques marocaines : le profit à l'heure des choix souverains
Photo de Markus Spiske sur Unsplash

Le secteur bancaire marocain respire enfin. Après des années de marge étroite, les établissements du Royaume affichent une santé financière retrouvée, avec des profits en hausse et des ratios de solvabilité confortables. Fitch Ratings, dans une analyse publiée ce week-end, salue cette "montée en puissance progressive de la rentabilité" et anticipe un rôle accru des banques dans le financement de l'économie nationale. Une bonne nouvelle ? Pas si simple. Car derrière les chiffres flatteurs se cache une question plus trouble : à qui profite vraiment cette embellie ?

Des profits sans risque, vraiment ?

Les banques marocaines ont su tirer parti d'un environnement opérationnel plus clément. La baisse des créances douteuses, une gestion plus rigoureuse des risques et une reprise modérée de l'activité économique ont dopé leurs résultats. Mais cette performance repose en grande partie sur des activités peu risquées – crédits aux grandes entreprises, placements obligataires, commissions sur les services – plutôt que sur un véritable accompagnement des PME ou des secteurs stratégiques comme l'agriculture ou les énergies renouvelables.

Le paradoxe est criant : alors que le Maroc mise officiellement sur la souveraineté alimentaire et énergétique, ses banques continuent de privilégier les secteurs les moins exposés aux aléas climatiques ou géopolitiques. Comme si le système financier, malgré les discours, restait prisonnier d'une logique de rente plutôt que d'investissement productif.

Souveraineté économique : les banques en première ligne ?

La question du financement de l'économie nationale n'est pas qu'une affaire de chiffres. Elle touche à la capacité du Maroc à réduire sa dépendance aux importations et à consolider ses filières locales. Or, les banques, qui détiennent une part importante des liquidités du pays, semblent encore hésiter à jouer ce rôle d'amortisseur.

Fitch souligne pourtant que "les marges de manœuvre en capital" des établissements marocains leur permettraient de soutenir davantage les projets structurants. Mais entre les lignes, l'agence de notation pointe un manque de volonté politique – ou du moins, un manque de coordination entre les autorités monétaires, les régulateurs et les banques elles-mêmes.

Le cas du Crédit Agricole, engagé dans le financement de la transition verte via le SIAM, montre qu'une autre voie est possible. Mais cette exception confirme la règle : sans incitations fortes, le secteur bancaire préférera toujours la sécurité des placements court-termistes à l'audace des investissements longs.

Géopolitique et dépendance : l'équation invisible

Autre angle mort de cette embellie bancaire : sa vulnérabilité aux chocs externes. Le Maroc, malgré ses efforts de diversification, reste dépendant des flux financiers internationaux, notamment en provenance d'Europe et du Golfe. Or, la crise du détroit d'Ormuz, où les États-Unis viennent d'annoncer une opération d'escorte maritime ("Project Freedom"), rappelle à quel point les équilibres régionaux peuvent basculer en quelques jours.

Dans ce contexte, les banques marocaines, dont une partie des actifs est libellée en devises étrangères, sont exposées à des risques de change et de liquidité. Leur rentabilité actuelle pourrait bien n'être qu'un leurre si les tensions géopolitiques venaient à perturber les échanges commerciaux ou les transferts des MRE.

Le WAC, miroir des contradictions marocaines

L'actualité du Wydad Athletic Club (WAC) offre une métaphore saisissante des défis qui attendent le secteur bancaire. Le bureau directeur du club a annoncé sa démission en vue de la prochaine assemblée générale élective, ouvrant une période d'incertitude pour l'un des symboles du football marocain.

Comme les banques, le WAC est tiraillé entre une logique de performance (victoires sportives, rentabilité) et une mission plus large (formation des jeunes, ancrage local). Le club, qui a longtemps bénéficié d'un soutien public et privé, doit aujourd'hui se réinventer dans un environnement plus concurrentiel. Une équation que les banques marocaines connaissent bien : comment concilier profitabilité et utilité sociale ?

Ce qu'il faut retenir

  1. Une rentabilité en trompe-l'œil : Les banques marocaines affichent des résultats solides, mais leur modèle reste centré sur des activités peu risquées, au détriment des secteurs stratégiques.
  2. Un rôle clé dans la souveraineté, mais un engagement timide : Malgré des marges de manœuvre accrues, les établissements peinent à financer les projets structurants (agriculture, énergies renouvelables).
  3. Une vulnérabilité géopolitique sous-estimée : La dépendance aux flux financiers internationaux expose le secteur à des risques de change et de liquidité en cas de crise régionale.
  4. L'exemple du WAC : Comme le club casablancais, les banques doivent choisir entre performance financière et ancrage dans l'économie réelle.

Le Maroc a besoin d'un secteur bancaire fort, mais surtout d'un secteur bancaire utile. La question n'est plus de savoir si les banques peuvent être rentables – elles le sont déjà. Mais à quel prix, et pour qui ?