Bab El Mandeb sous tension : le Maroc face aux risques d'un nouveau choc maritime

Le détroit stratégique de Bab El Mandeb, crucial pour les échanges marocains, est menacé par l'avancée des Houthis. Quels impacts pour le commerce et la sécurité régionale ?

Bab El Mandeb sous tension : le Maroc face aux risques d'un nouveau choc maritime
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Le détroit de Bab El Mandeb, passage obligé entre la mer Rouge et l’océan Indien, est devenu en quelques jours l’un des points les plus sensibles de la géopolitique mondiale. Depuis vendredi, les Houthis, soutenus par l’Iran, ont pris le contrôle de plusieurs îles stratégiques au large du Yémen, renforçant leur emprise sur cette voie maritime vitale pour le commerce international. Pour le Maroc, dont les échanges dépendent largement de cette route, la situation représente un risque économique et sécuritaire majeur, dans un contexte déjà marqué par les tensions régionales et les incertitudes électorales.

Un détroit stratégique sous pression

Bab El Mandeb, long de seulement 27 kilomètres à son point le plus étroit, est un carrefour essentiel pour le trafic maritime mondial. Environ 10 % du commerce international y transite chaque année, dont une part importante des hydrocarbures destinés à l’Europe. Depuis que le détroit d’Ormuz est soumis à un blocus partiel entre les États-Unis et l’Iran, son importance n’a fait que croître. Pour le Maroc, qui exporte des phosphates, des produits agricoles et des biens manufacturés vers l’Asie et l’Europe, toute perturbation de cette route aurait des conséquences immédiates sur les coûts logistiques et la compétitivité des entreprises.

Les récentes avancées des Houthis, qui contrôlent désormais des positions clés autour du détroit, risquent d’exacerber les tensions. Selon des sources citées par Hespress, les conséquences d’un blocage ou d’une militarisation accrue de la zone pourraient être « catastrophiques » pour le commerce mondial. Les Houthis, déjà responsables d’attaques contre des navires marchands en mer Rouge, disposent désormais d’une base territoriale plus solide pour mener des opérations. Leur alliance avec Téhéran, qui leur fournit des armes et un soutien logistique, complique encore la donne pour les puissances occidentales et les pays riverains.

Le Maroc dans l’équation régionale

Pour Rabat, la crise autour de Bab El Mandeb s’inscrit dans un contexte géopolitique déjà tendu. Le Maroc entretient des relations complexes avec l’Iran, marquées par des tensions récurrentes, notamment en raison du soutien de Téhéran au Front Polisario. Une escalade dans la région pourrait donc avoir des répercussions indirectes sur la stabilité du Sahara occidental, où le Maroc cherche à consolider sa position.

Par ailleurs, le pays est engagé dans une campagne électorale législative qui s’intensifie, avec des enjeux économiques majeurs. Le Rassemblement national des indépendants (RNI), parti du chef du gouvernement Aziz Akhannouch, mise sur son bilan en matière de réformes sociales et de développement régional pour séduire les électeurs. Une crise prolongée autour de Bab El Mandeb, qui entraînerait une hausse des prix de l’énergie ou des perturbations dans les chaînes d’approvisionnement, pourrait fragiliser ce discours.

Sur le plan diplomatique, le Maroc a toujours privilégié une approche équilibrée, cherchant à maintenir des relations stables avec les pays du Golfe tout en évitant de s’aligner sur les positions occidentales. Dans ce contexte, une implication directe dans la crise yéménite semble peu probable. Cependant, Rabat pourrait être amené à renforcer sa coopération avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui soutiennent le gouvernement yéménite reconnu internationalement, pour sécuriser ses intérêts économiques.

Les répercussions économiques : un secteur halieutique déjà fragilisé

La crise autour de Bab El Mandeb intervient alors que le secteur halieutique marocain traverse une période difficile. Selon l’Office national des pêches (ONP), les débarquements de produits de la pêche côtière et artisanale au port de Safi ont chuté de 25 % en volume et de 38 % en valeur au cours des huit premiers mois de 2026, par rapport à la même période en 2025. Les poissons pélagiques, qui représentent une part importante des exportations marocaines, ont particulièrement souffert, avec une baisse de 24 % des débarquements.

Cette situation s’explique en partie par des facteurs climatiques et environnementaux, mais aussi par les tensions géopolitiques qui pèsent sur les routes maritimes. Une escalade autour de Bab El Mandeb pourrait aggraver ces difficultés, en augmentant les coûts de transport et en perturbant les livraisons vers les marchés asiatiques et européens. Pour un secteur qui emploie des centaines de milliers de personnes et contribue à hauteur de 2 % du PIB national, les conséquences pourraient être lourdes.

Quels scénarios pour l’avenir ?

À court terme, plusieurs scénarios se dessinent. Le premier, le plus optimiste, verrait les Houthis limiter leurs actions à des opérations symboliques, sans bloquer complètement le détroit. Dans ce cas, les perturbations resteraient limitées, mais les coûts d’assurance pour les navires transitant par la zone augmenteraient, renchérissant les prix des marchandises.

Un deuxième scénario, plus inquiétant, impliquerait une militarisation accrue de la zone, avec des attaques ciblées contre des navires marchands. Les Houthis ont déjà démontré leur capacité à mener ce type d’opérations, et leur contrôle des îles stratégiques leur offre une base idéale pour étendre leur rayon d’action. Dans ce cas, les puissances occidentales, notamment les États-Unis et la France, pourraient être tentées d’intervenir militairement pour sécuriser la route, ce qui risquerait d’entraîner une escalade régionale.

Enfin, un troisième scénario, plus improbable mais pas impossible, verrait les Houthis tenter de bloquer complètement le détroit, comme l’a fait l’Iran à plusieurs reprises dans le golfe Persique. Une telle décision aurait des conséquences dramatiques pour l’économie mondiale, avec une flambée des prix du pétrole et des perturbations majeures dans les chaînes d’approvisionnement.

Pour le Maroc, quel que soit le scénario, la priorité sera de sécuriser ses approvisionnements énergétiques et ses exportations. Rabat pourrait être amené à diversifier ses routes commerciales, en renforçant ses partenariats avec les pays d’Afrique de l’Ouest ou en développant des corridors terrestres vers l’Europe via l’Espagne. Une telle stratégie, déjà envisagée dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), prendrait cependant du temps et nécessiterait des investissements importants.

Ce qu’il faut retenir

La crise autour de Bab El Mandeb rappelle une fois de plus la vulnérabilité des routes maritimes, sur lesquelles repose une grande partie de l’économie mondiale. Pour le Maroc, dont les échanges dépendent largement de cette voie, les enjeux sont à la fois économiques et sécuritaires. Dans un contexte marqué par les tensions régionales et les incertitudes électorales, Rabat devra naviguer avec prudence pour protéger ses intérêts, tout en évitant de s’engager dans une escalade militaire.

Sur le plan intérieur, la crise pourrait avoir des répercussions sur la campagne électorale, en mettant en lumière les défis économiques auxquels le pays est confronté. Pour les électeurs marocains, la question de la sécurité des approvisionnements et de la stabilité des prix sera sans doute l’un des enjeux majeurs des législatives du mois prochain. Dans ce contexte, les partis politiques, et notamment le RNI, pourraient être amenés à ajuster leur discours pour répondre aux préoccupations des citoyens.

Enfin, la situation autour de Bab El Mandeb souligne l’importance pour le Maroc de diversifier ses partenariats économiques et de renforcer sa résilience face aux chocs externes. Une stratégie qui passe nécessairement par une accélération des réformes structurelles et une meilleure intégration dans les chaînes de valeur régionales.