Archives numériques : le Maroc pose les bases d'une gouvernance moderne
Les premières Assises nationales des archives lancent une feuille de route ambitieuse. Le Maroc mise sur la donnée pour moderniser son État.
Revue de presse du 12 avril 2026
Dernière mise à jour : 19:56
Le Maroc veut faire de ses archives un outil de pouvoir. Pas un grenier poussiéreux — un levier de gouvernance. Les premières Assises nationales sur les archives, tenues à Rabat sous le Haut Patronage royal, dessinent un virage que beaucoup attendaient sans trop y croire.
Pourquoi les archives sont-elles devenues un enjeu stratégique ?
On aurait tort de réduire l'événement à une grand-messe institutionnelle de plus. Ce qui s'est joué à Rabat touche à quelque chose de plus profond : la manière dont un État organise sa mémoire conditionne sa capacité à décider.
Selon Le Matin, Latifa Mouftakir, directrice des Archives du Maroc, inscrit cette initiative dans une rupture assumée. Les archives ne seraient plus « un simple patrimoine à préserver, mais un levier stratégique de gouvernance et une source essentielle de valorisation de notre mémoire collective ». La formule est calibrée, mais le message est clair : on passe du stockage à l'exploitation.
La feuille de route annoncée vise une gouvernance « moderne et unifiée » de l'ensemble du patrimoine archivistique national. Traduction concrète : numérisation, interopérabilité des systèmes, accès facilité. Pour un pays qui accélère sa transition numérique — e-gouvernement, identité digitale, dématérialisation des procédures — c'est une brique manquante qui se met enfin en place.
Car sans archives structurées et accessibles, les promesses de l'administration numérique restent lettre morte. Comment croiser des données, tracer des décisions, auditer des processus si la mémoire institutionnelle dort dans des cartons ? La question n'est pas rhétorique. Elle est opérationnelle.
Quand la traçabilité fait défaut, la fraude prospère
La preuve par l'absurde arrive, comme souvent, du terrain. Selon Hespress, la Brigade nationale des douanes, en coordination avec l'Office des changes, vient d'épingler sept entreprises soupçonnées de falsifier des certificats d'origine et de manipuler des valeurs d'importation. Les secteurs touchés vont de l'alimentaire au textile, en passant par les équipements ménagers.
Le lien avec la question archivistique n'est pas anecdotique. La falsification documentaire prospère précisément là où les systèmes de vérification sont fragmentés, où les bases de données ne se parlent pas, où la traçabilité s'arrête à la frontière d'une administration. Chaque certificat d'origine falsifié est un symptôme d'un écosystème informationnel qui n'a pas encore atteint la maturité numérique nécessaire.
Les enquêtes en cours, décrites comme « de grande envergure », s'appuient sur des audits poussés. Mais on mesure ici combien des outils de gouvernance documentaire robustes — registres interconnectés, authentification numérique des certificats, blockchain douanière — changeraient la donne. Pas en remplaçant le travail d'enquête, mais en rendant la fraude structurellement plus difficile.
Ce qui se joue vraiment
Le Maroc est à un carrefour familier des pays en accélération : les ambitions numériques courent plus vite que l'infrastructure documentaire qui doit les porter. Les Assises de Rabat posent un diagnostic juste. Reste la partie la plus dure — l'exécution.
Numériser des archives, c'est un budget. Les rendre interopérables, c'est une architecture. Les ouvrir à la bonne granularité, c'est un choix politique. Entre l'administration qui veut contrôler et le citoyen qui veut accéder, entre la mémoire qui doit être protégée et la donnée qui doit circuler, l'équilibre est subtil.
Mais la direction est la bonne. Un État qui structure sa mémoire se donne les moyens de ses décisions. Un État qui laisse ses archives en friche fabrique de l'opacité — et l'opacité, comme le montrent les affaires de fraude douanière, a un coût très concret.