Allemagne, Israël, Yémen : les secousses géopolitiques de la rentrée
L’extrême droite allemande en tête en Saxe-Anhalt, des élections israéliennes sous tension et un procès pour "biens mal acquis" au Yémen : trois crises qui redessinent les équilibres régionaux et interrogent les démocraties.
L’Europe politique est entrée dans une phase de turbulences majeures ce week-end, avec des répercussions qui dépassent largement les frontières des pays concernés. Entre l’avancée historique de l’extrême droite en Allemagne, les risques d’une escalade électorale en Israël et l’ouverture d’un procès emblématique à Paris, la rentrée 2026 s’annonce comme un tournant pour les démocraties occidentales. Tour d’horizon de trois crises qui, chacune à leur manière, révèlent les fragilités des institutions et les recompositions en cours.
Saxe-Anhalt : l’Allemagne face au séisme AfD
Pour la première fois depuis 1945, un parti d’extrême droite est en passe de diriger un Land allemand. Avec 38,2 % des voix selon les résultats provisoires des élections régionales en Saxe-Anhalt, l’Alternative für Deutschland (AfD) a réalisé dimanche une performance sans précédent, devançant largement les conservateurs de la CDU (22,1 %) et reléguant le parti du chancelier Friedrich Merz (SPD) à la troisième place (15,8 %). Une victoire qui s’inscrit dans une dynamique plus large : l’AfD est désormais en tête dans trois Länder de l’ex-Allemagne de l’Est, où elle capitalise sur le mécontentement économique et les craintes liées à l’immigration.
Le visage de cette percée ? Ulrich Siegmund, 35 ans, candidat local peu connu du grand public jusqu’ici, mais dont le discours anti-establishment a séduit une partie de l’électorat. "Nous marquons l’histoire", a-t-il déclaré dimanche soir, promettant de "redonner la parole au peuple". Une rhétorique qui résonne bien au-delà des frontières du Land : à Paris, les réactions ont été immédiates et contrastées. Le Premier ministre Gabriel Attal a qualifié ce résultat de "vrai signal d’alarme" pour l’Europe, tandis que Jean-Luc Mélenchon y a vu une "catastrophique démonstration de l’aveuglement des politiques européennes centristes". À droite, le Rassemblement national, pourtant habitué aux victoires électorales, a choisi de ne pas commenter dans l’immédiat – un silence qui en dit long sur les calculs stratégiques en vue de la présidentielle française de 2027.
Reste une question cruciale : l’AfD peut-elle gouverner ? Rien n’est moins sûr. Les autres partis, y compris la CDU, ont jusqu’ici exclu toute coalition avec l’extrême droite. Mais avec un score aussi élevé, l’AfD pourrait bien imposer une cohabitation forcée ou, à défaut, paralyser les institutions locales. Une situation qui rappelle étrangement les blocages politiques observés en Italie ou en Suède ces dernières années, où l’extrême droite, sans diriger, pèse de plus en plus sur les décisions gouvernementales.
Israël : Netanyahou joue avec le feu électoral
À trois semaines des législatives anticipées du 27 octobre, Israël est plongé dans une campagne électorale des plus tendues. Le Premier ministre sortant, Benyamin Netanyahou, en difficulté dans les sondages, a choisi de durcir le ton sur la colonisation en Cisjordanie – un sujet traditionnellement clivant, mais qui prend cette fois une dimension particulièrement explosive.
La stratégie est claire : instrumentaliser la question sécuritaire pour mobiliser son électorat. Après des semaines de silence face aux violences commises par des colons radicaux contre des villages palestiniens, Netanyahou a finalement condamné, le 30 août, les blocages de maisons palestiniennes à Qusra et Jalud. Une condamnation tardive et mesurée, qui vise moins à apaiser les tensions qu’à se poser en garant de l’ordre face à une extrême droite israélienne de plus en plus radicale. "Je condamne fermement les actes criminels de violence commis par une poignée d’émeutiers", a-t-il déclaré, tout en soulignant que ces agissements "nuisent à la réputation d’Israël dans le monde" – une façon de désamorcer les critiques internationales sans pour autant remettre en cause la politique de colonisation.
Cette posture ambiguë reflète les risques inédits qui pèsent sur ces élections. D’abord, celui d’une contestation des résultats par l’extrême droite, qui a déjà menacé de ne pas reconnaître une victoire de la gauche ou du centre. Ensuite, la crainte d’une escalade guerrière : Netanyahou, affaibli politiquement, pourrait être tenté de lancer une opération militaire pour consolider son image de "protecteur d’Israël". Enfin, la question de la viabilité d’un gouvernement d’union nationale se pose avec acuité. Yaïr Golan, chef du parti Les Démocrates, a récemment déclaré que "la démocratie israélienne est à un carrefour" – une formule qui résume bien l’atmosphère de crise qui règne dans le pays.
Paris : le procès des "biens mal acquis" yéménites
Ce lundi s’ouvre devant le tribunal correctionnel de Paris un procès qui pourrait bien ébranler les relations franco-yéménites et relancer le débat sur la corruption internationale. Ahmed et Khaled Saleh, deux fils de l’ancien président yéménite Ali Abdallah Saleh (au pouvoir de 1978 à 2012), sont accusés d’avoir blanchi des fonds publics détournés pour acquérir des biens immobiliers de luxe dans la capitale française. Le montant en jeu ? 16 millions d’euros, selon l’accusation, qui évoque des "détournements massifs" commis sous le régime de leur père.
Les deux hommes, qui contestent les faits, sont poursuivis pour blanchiment en bande organisée et corruption. Leur défense devrait s’appuyer sur deux arguments principaux : d’une part, l’absence de preuves directes de détournement (les fonds proviendraient de "dons" et d’"activités commerciales légales") ; d’autre part, la prescription partielle de certains faits. Mais pour les ONG anticorruption, ce procès est avant tout symbolique. "C’est un signal fort envoyé aux dictateurs et à leurs familles : la France n’est plus un paradis pour les biens mal acquis", estime un représentant de Transparency International.
Le cas des Saleh n’est pas isolé : depuis 2010, la France a ouvert plusieurs enquêtes sur des biens mal acquis liés à des dirigeants africains (Gabon, Guinée équatoriale, Congo). Mais ce procès intervient dans un contexte particulier, marqué par la crise migratoire et les tensions entre Paris et plusieurs régimes autoritaires. Une condamnation des deux frères pourrait ainsi raviver les tensions diplomatiques avec le Yémen, déjà fragilisées par la guerre civile qui déchire le pays depuis 2014.
Ce qu’il faut retenir
- L’Allemagne à l’heure de l’AfD : La victoire historique de l’extrême droite en Saxe-Anhalt marque un tournant dans la vie politique allemande. Avec des scores comparables dans d’autres Länder de l’Est, l’AfD pourrait bien devenir un acteur incontournable – sans pour autant être en mesure de gouverner. La réaction des autres partis, et notamment de la CDU, sera déterminante pour éviter une paralysie institutionnelle.
- Israël au bord de la crise : Les élections du 27 octobre s’annoncent comme les plus tendues de l’histoire récente du pays. Entre risques d’escalade militaire, contestation des résultats et instrumentalisation de la colonisation, Netanyahou joue une partie serrée – avec, en toile de fond, la question de la survie de la démocratie israélienne.
- La France face à ses contradictions : Le procès des fils Saleh rappelle que Paris reste un terrain de jeu pour les fortunes illicites des dirigeants étrangers. Mais dans un contexte de montée des populismes et de tensions diplomatiques, la justice française devra naviguer entre exigence morale et réalisme politique.
Ces trois crises, bien que distinctes, ont un point commun : elles révèlent les fragilités des démocraties face à la montée des extrêmes, à la corruption et aux tentations autoritaires. À quelques mois d’échéances électorales majeures en Europe (présidentielle française, législatives allemandes), leur issue pourrait bien redessiner les équilibres géopolitiques pour les années à venir.